Villa, André de son prénom, fut mon professeur de français pendant mon année de première. Comment le décrire en quelques mots ? Mi-professeur, mi-moralisateur, il aimait beaucoup s'évader de son cours pour nous narrer quelques une de ses mésaventures de quartier, parler de ses enfants ou de ses opinions sur la religion, l'éducation, etc. Il faut bien le dire aussi, c'était un prof sadique, jamais satisfait par les performances de ses élèves, surtout à l'oral. Comme il le dit lui-même, il est capable d'"éteindre une classe en quatre jours".
Chaque semaine, nous avions le droit à un cours dédié à l'oral. Quand je dis "cours", je devrais dire "séance de torture psychologique". La tension montait lorsque venait le moment, honni entre tous, où ce cher prof désignait la victime d'un jour. Tout le monde tremblait, suait, se rongeait les ongles, etc. Une élève a même pleuré. Le principe de l'oral était simple : deux, trois élèves interrogés sur une ébauche de commentaire préparé en trente minutes (trente minutes qui se réduisaient souvent à dix minutes, mais ce devait être les élèves qui avaient de mauvaises montres, comme toujours !). L'élève en question passait, la peur au ventre. Puis, pendant le temps qui restait, André nous faisait part de ses remarques. En clair, il déversait son venin acerbe sur un élève terrifié. Le plus amusant, si on peut dire, c'était que les corrections de notre prof n'étaient guère brillantes, mais plutôt médiocres, oscillant entre bafouillages et défauts de syntaxe. L'oral étant fait, passons à l'écrit.
Le cours était un perpétuel monologue pendant lequel notre enseignant préféré commentait différents textes, passant de l'humanisme aux Lumières. Le programme, en clair. Toutefois, les moments d'égarement de Stephen étaient un vrai délice. Avec sérieux, il exposait ses opinions sectaires et d'un autre temps. Parfois, l'humour corrosif était de mise, je vous laisse apprécier : "Dans cet extrait, la fiancée de Candide est violée, tuée, etc. Mais ne vous inquiétez pas, elle s'en remet.", ou encore, s'adressant à un élève : "Je ne peux que constater votre médiocrité". Au cours de cette merveilleuse année scolaire, nous avons, tour à tour, eu droit à un réquisitoire sur l'éducation, une diatribe sur Noël et l'univers fantastique, etc. Moi, dans ce marasme, j'appréciais fortement les critiques qui touchaient sa famille : "La soeur de ma femme devrait être internée" ou "Mes voisins, notamment leur fille, sont des fous furieux".
Les notes, forcément subjectives en français, étaient carrément arbitraires : selon l'élève, l'humeur, etc. Le prof pratiquait beaucoup la "notation directe", c'est-à-dire que lorsqu'il voyait qu'une copie n'était pas notée, il lisait deux lignes et en concluait que c'était nul, résultat... 07/20. Vous l'aurez compris, la moyenne de la classe était inférieure à 10 (par ego personnel, je précise avoir eu 11.5 au dernier trimestre). Les autres professeurs ne l'appréciaient guère, le qualifiant d'"original", de "spécial", de "différent" (il se parlait à lui-même en salle des profs). Par parenthèse, je n'ai jamais compris comment il faisait pour être en retard en cours alors qu'il arrivait trente minutes avant, chevauchant son magnifique vélo gris métallisé. Cependant, les autres professeurs, pour d'obscures raisons de solidarité professionnelle, disaient que ce prof, apparemment brillant, nous permettrait d'obtenir des résultats exceptionnels à l'examen final. Malheureusement, il n'en a pas été ainsi pour la plupart des élèves de la classe.
Ai-je précisé que cet individu était notre prof principal, censé nous conseiller sur notre orientation ? Après réflexion, je me demande si lui-même le savait. Entre non distribution de papiers importants et réunions pédagogiques loupées, il se permettait de conseiller une classe préparatoire à une élève médiocre. Une des rares choses que l'on ne peut pas lui reprocher, c'est son assiduité : toujours là et ce, au grand désespoir de ses élèves. A moitié mort, il venait. D'ailleurs, ses toux et autres bruits sordides étaient assez insupportables.