Cet effrayant professeur, qui pensait pouvoir appliquer les méthodes d’enseignement des années 50 aux élèves du 21ième siècle, nous exposait toute sa misanthropie. Outre son mépris des élèves, il nous narrait, parfois avec drôlerie, ses opinions sur l’Education nationale. Cette anarchiste ne mâchait pas ses mots lorsqu’il parlait de l’incompétence des élites. Pour lui, les programmes étaient nuls, les méthodes d’enseignement également et il ne supportait pas de ne pas disposer du matériel adéquat. Ce qui est étonnant, c’est que notre lycée est plutôt très bien équipé. Enfin, critiquer lui passait le temps…
J’adorais quand il nous sortait (en parlant d’un collègue) : « les élèves ne sont pas les seuls à mériter des coups de pieds au cul » ou « si ce crétin de prof m’a encore pris ma salle, je me casse ». Pour insister sur les lacunes des élèves français, Roger avait recours à des comparaisons avec les lycéens étrangers de passage dont la maîtrise de la langue shakespearienne était irréprochable. J’ouvre une parenthèse pour vous narrer une anecdote. Lors d’un conseil de classe, Roger n’arrêtait pas de se plaindre, imputant la nullité des élèves au manque d’efforts de ses collègues du collège. Le Proviseur, à bout, rappela à l’ensemble des professeurs présents que ce cher Roger avait été durant dix ans enseignant en collège. Un long silence s’en suivit. En tout cas, à cause de lui, même moi, cinéphile, ai failli être dégoûté de Hitchcock, le maître du suspense. Il faut dire que l’on a eu droit aux films Les oiseaux durant toute l’année, à raison d’une séance par semaine pendant laquelle commentaires oraux, textes à trous et autres exercices d’une trivialité extrême se succédaient. Peut-être aimait-t-il le cinéma mais niveau technologie, il n’était pas au point. La preuve, il lui fallut trente minutes pour comprendre qu’un magnétoscope qui ne fonctionne pas est bien souvent un magnétoscope débranché… Aussi, il faut bien le dire, ce prof était tout de même un peu obsédé. Peut-être se prenait-il pour un Phoebus ou espérait-il jouir de la présence d’une nympho dans sa classe, voire d’une gérontophile. Mais cet individu à la libido exacerbée donnait des rencards aux pimpantes jeunes filles de notre classe. Ses yeux faisaient peur, son être tout entier était effrayant. Tantôt apathique tel un pantin désarticulé, tantôt « plus énergique qu’un chiwawa cocaïnoman », comme le disait l’excellent Pierre Desproges. Enfin, à l’instar des ignorants, il adorait exposer sa pseudo culture de bas étage : phrases délirantes et citations approximatives d’Einstein (le seul scientifique dont le nom lui disait quelque chose).
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